En préparant la fête des mamies cette année, j’ai rouvert l’album de famille de ma mère. Je suis tombée sur quelques photos où je suis dans les bras de Mémère, entourée de Pépère et de Mamy Gaby. J’étais petite. Trop petite pour fixer en mémoire ces instants. On ne comprend qu’une fois adulte le prix de ce qu’on a vécu.
Je ne me rappelle pas tout. Les conversations se sont effacées. Mais il me reste parfaitement le goût de la tarte au sucre du dimanche, faite avec les œufs des poules au fond du jardin. L’odeur accueillante de leur minuscule cuisine, la nappe un peu collante, les cheveux prune impeccablement coiffés à la laque de Mémère… Ce sont des fragments de vie simples, presque anodins que je porte en moi.
C’est peut-être pour ça que, lorsque j’ai créé Les Secrets de Choue, je me suis fait une promesse : maîtriser l’art de transformer une journée ordinaire en un souvenir inoubliable, riche de sens.
Si vous avez encore la chance de célébrer ce premier dimanche de mars avec votre mamie, ne laissez pas filer le temps. Derrière chaque grand-mère, mémé, ou mamoune, timide, câline ou discrète se cachent des histoires de vie uniques qui construisent vos racines et nourrissent la transmission familiale.
Cette année, la fête des grands-mères peut être autre chose qu’une journée qui passe.
Pourquoi la fête des grands-mères est bien plus qu'une simple tradition ?
Je me suis toujours demandé pourquoi la fête des grands-mères existait. En creusant, j’ai découvert qu’elle date de 1987, l’année de ma naissance. Elle a été créée par une marque de café pour honorer les aînées de la famille. Avec le temps, elle a pris une autre densité. Pour moi, elle est devenue un rendez-vous essentiel. Je ne laisserai pas mes enfants passer à côté.
En France, plus de 15 millions de grands-parents vivent aujourd’hui (INSEE). Le papy-boom a transformé la famille contemporaine : trois, parfois quatre générations coexistent dans la même lignée. On peut devenir grand-mère à 54 ans et l’être pendant trente ans. Le lien intergénérationnel n’a jamais été aussi vivant et ouvert.
Et pourtant, je suis frappée par un écart : plus d’un jeune sur deux, estime ne pas voir assez ses grands-parents (Petits Frères des Pauvres, rapport 2023). 6,5 millions de personnes âgées de plus de 60 ans se disent seules. Ça fait beaucoup de chiffres je sais. Juste pour dire que le désir est là, des deux côtés. C’est le geste qui manque.
Une étude menée auprès de 17 000 familles révèle un constat inattendu : pour deux tiers des parents, ce qui prime dans la relation grands-parents / petits-enfants, ce sont les moments partagés — bien avant la transmission d’une mémoire familiale (UNAF). On croit que la présence suffit. Mais un moment vécu sans intention ne laisse pas de trace.
La fête des mamies peut rester une simple obligation calendaire ou devenir le point de départ d’une relation bien plus profonde. C’est à nous de choisir l’impact de cette journée. Même si, pour moi, chaque jour est une occasion de nourrir ce lien précieux avec les gens que j’aime.
Ce qu'une grand-mère porte en elle sans jamais le dire
On croit connaître sa grand-mère parce qu’on connaît ses gestes, ses habitudes, ses recettes. Mais on oublie qu’elle a eu une vie avant nous.
Il m’a fallu leur absence pour découvrir leurs prénoms. Pendant toute mon enfance, ils étaient “Mémère” et “Pépère” — des présences rassurantes, des voix, des manies familières. Puis un jour, sur une pierre gravée, j’ai lu leurs noms entiers pour la première fois : Jacqueline et Maurice.
Et j’ai compris qu’avant d’être mes grands-parents, ils avaient été des enfants, des amoureux, des adultes avec une histoire. J’ai réalisé que je n’avais connu qu’une partie d’eux. Le reste s’était éteint sans que j’aie vraiment eu l’occasion de les écouter.
Une grand-mère détient bien plus que des souvenirs. Elle recèle des renoncements, des joies tues, des peurs traversées, des décisions qui ont orienté toute une descendance. Elle porte une mémoire que personne d’autre ne peut raconter à sa place.
Beaucoup ont grandi dans une culture du silence émotionnel. On les appelle, pour les plus anciennes, la génération silencieuse — celles qui ont traversé la guerre et l’après-guerre sans jamais vraiment se plaindre, sans s’épancher. Juste avancer.
Plus tard, j’ai découvert que ce que j’avais ressenti intuitivement était confirmé par la recherche. Les travaux menés à l’Université Emory par Marshall Duke et Robyn Fivush ont montré que les enfants qui connaissent l’histoire de leur famille développent une plus grande stabilité émotionnelle et une meilleure résilience face aux épreuves. Les récits familiaux ne sont pas de simples souvenirs : ils deviennent des repères intérieurs.
Je me demande parfois combien d’histoires s’éteignent ainsi, doucement, dans le silence, faute d’avoir été racontées.
Recueillir les histoires de sa grand-mère : l'art de créer les conditions du récit
Créer les conditions du récit, ce n’est pas poser des questions, c’est préparer un cadre où chacun se sent libre de se livrer. Aujourd’hui, si je pouvais revivre une fête des grands-mères avec Mémère et Pépère, j’organiserais les choses ainsi : après le repas, je poserais un panier de biscuits personnalisés au centre de la table. Chaque biscuit contiendrait une question ou une vieille photo. Chacun pioche, découvre et raconte ce que la photo évoque ou répond à la question : “Quel est ton premier souvenir d’enfance ?” ou “C’était quoi ton rêve à vingt ans ?” Le prétexte fait toute la différence.
Ma maman, “Mamie Fismes” pour mes enfants, n’aime pas les jeux, mais je sais que celui-ci l’amuserait, parce qu’il est concret : le jeu de l’objet caché. Chacun choisit un objet dans la pièce, le cache sous un torchon, et raconte le souvenir qui y est attaché sans le nommer. Moi, j’aurais choisi la bombe de laque de Mémère, racontant le rituel du dimanche matin : le bruit du vaporisateur, l’odeur dans la salle de bain, sa coiffure prune à la laque. Mémère aurait parlé d’une vieille cuillère en bois, utilisée pour la confiture de groseilles.
Ces gestes, ces supports concrets, incarnent l’art de créer les conditions du récit. Ce n’est pas la question qui fait parler, c’est le moment, le cadre et l’intention.
Si vous cherchez des questions douces pour ouvrir la conversation, en voici quelques-unes qui fonctionnent bien :
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C’était comment ta première journée d’école ?
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Quel métier tu rêvais de faire quand tu étais petite ?
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Tu te souviens de ta première rencontre avec Pépé ?
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Quelle était la recette préférée de ta propre maman ?
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Un conseil que ta grand-mère t’a donné et que tu n’as jamais oublié ?
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Qu’est-ce qui t’a le plus surprise dans ta vie ?
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Si tu devais me transmettre une seule chose, ce serait quoi ?
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Le déclencheur permet à chacun de participer à sa manière et de faire vivre la mémoire familiale de manière ludique.
Vous pouvez découvrir mes idées de biscuits personnalisés qui sauront déclencher la parole.
Fête des grands-mères : créer du lien avec celles qui n'ont personne
Même si mes grand-mères ne sont plus là, ma manière de les célébrer ce jour-là a évolué. Je prends le temps de raconter à mes enfants les petites manies de mes mamies, leurs gestes, ce qu’elles faisaient de leurs mains, ce qui les rendait uniques. Les récits continuent de vivre à travers les mots que je choisis de partager. C’est ma façon de les garder présentes.
Mais honorer leur mémoire, c’est aussi regarder autour de soi. Dans mon village, comme partout ailleurs, il y a des femmes seules pour qui ce premier dimanche de mars sera silencieux. Personne ne viendra, le téléphone ne sonnera pas. Une journée qui passera comme toutes les autres.
J’ai lu un article sur l’association britannique Adopt a Grandparent, qui crée des liens intergénérationnels pour les personnes âgées isolées. En France, on retrouve la même idée avec 1 Lettre 1 Sourire ou les crèches intergénérationnelles. Ces initiatives montrent quelque chose d’essentiel : l’impact de ces gestes est saisissant. Un sourire, une conversation, une présence inattendue, et un instant banal se transforme en souvenir qui compte.
Cette année, j’ai envie de faire quelque chose dans mon village. Offrir un biscuit personnalisé à une femme seule, avec un petit dessin de mes enfants à l’intérieur. Un cœur, un soleil, un mot doux. Ce n’est pas le biscuit qui compte, mais l’intention qu’il porte. Dire simplement : « Je vous vois, vous comptez. »
Et peut-être que c’est aussi une façon de rendre hommage à ma petite mémère Jacqueline et mamy Gaby. En donnant à une autre grand-mère ce que j’aurais voulu pouvoir donner encore aux miennes : de l’attention, du temps, de la présence.
A lire aussi mon article de blog : Célibataire le 14 février : comment fêter les oubliés de la Saint-Valentin ?
Transmission familiale : ce que nos grands-mères nous laissent vraiment
On pense souvent à l’héritage en termes d’objets : argenterie, bijoux, photos jaunies. Mais ce qu’une grand-mère laisse de plus précieux, ce n’est pas ce qu’on range dans un placard. C’est ce qu’elle a déposé en nous sans qu’on s’en aperçoive.
Une façon de faire les choses. Une patience apprise en la regardant refaire trois fois la même tâche sans s’énerver. Une force que l’on convoque sans y penser quand il faut tenir bon. Mémère Jacqueline ne parlait pas beaucoup, elle souriait plutôt, silencieuse. Elle avait traversé la guerre, et simplement être à ses côtés suffisait à apprendre. Ce qu’elle aimait le plus ? Les pique-niques au bord du canal et… le tricot.
Une de mes filles adore les pulls tricotés par Mamie Fismes, ma maman. Chaque maille est un petit trésor, discret mais chargé d’attention. Elle continue à transmettre par le geste, sans mot, cette tradition familiale. Et si ma fille, un jour, avait envie de renouer avec cet héritage ? Alors la transmission ne serait plus seulement un souvenir : elle deviendrait un désir vivant, qui traverse les générations.
C’est ça, la transmission véritable. Ce qu’on capte par imprégnation, pas par explication. Une grand-mère enseigne en faisant, pas en théorisant. Mais pour que cela perdure, il faut recueillir les histoires avant qu’elles ne s’éteignent. Une bibliothèque disparaît chaque fois qu’une vie s’éteint sans avoir été racontée.
Ce travail de mémoire ne concerne pas que soi : il profite aux suivants. Mes enfants ne connaîtront jamais Mémère, mais ils sauront qui elle était, et peut-être qu’un jour, leurs enfants se souviendront de Jacqueline, de ses pique-niques et de ses gestes simples mais profonds.
Je viens d’une famille d’artisans. Construire, soigner, cuisiner, réparer : ce sont des gestes simples mais essentiels, qui vivent dans mes gènes. Nos grands-mères transmettent exactement cela, à travers leurs attentions silencieuses. Elles apprennent à observer, à donner, à faire. Une tarte au sucre préparée, un fil raccommodé, un conseil offert : autant d’enseignements qui deviennent des savoirs vivants.
Fête des mamies : il est encore temps
Le temps file, c’est vrai. Les années passent, les occasions deviennent plus rares. Un jour, les questions qu’on aurait dû poser resteront sans réponse.
Célébrer nos grands-mères, c’est reconnaître que chaque moment partagé, chaque action transmise, chaque souvenir raconté nourrit nos racines. C’est là que réside l’art de transformer une journée ordinaire en souvenir inoubliable. Et cette année, peut-être partagerez un jeu, une tarte, un pique-nique au bord d’un canal… ou un simple sourire. Chaque instant compte.
Ce premier dimanche de mars qui arrive, vous pouvez faire de la fête des grands-mères bien plus qu’une journée qui passe. Pas l’année prochaine, pas quand vous aurez plus de temps. Dimanche prochain.
Vous n’avez pas besoin de prévoir quelque chose de compliqué. Juste un prétexte, un petit déclencheur qui donne la permission de parler vraiment. Une photo sortie de l’album, une question posée autrement, un objet qui fait remonter un souvenir. Parfois, ça suffit pour qu’une histoire se raconte.
Cette année, vous pourriez choisir de recueillir ce qui risque de disparaître. De transformer cette fête en une journée mémorable qui traversera les générations. Le temps presse, je ne vais pas vous mentir. Prenez ce temps avant d’être comme moi pleine de regrets.
Voici mes coffrets tout prêts pour les mamies.